
Le 29 août dernier, Paris Jackson sortait un double-single dont les paroles sont directement adressées à son père. Elle indiquait alors sur Facebook avoir accordé une interview à Zane Lowe au sujet de « The Breeze » et « Just Me and You ». Interview que vous pouvez retrouver sur la page YouTube d’Apple Music.
Voici pour vous la traduction (réalisée par IsaMilano) de cette interview :
Zane Lowe: Vous avez fait du chemin et votre musique est très sincère. C’est quelque chose qui m’a vraiment touché quand j’ai entendu la musique que vous alliez sortir et notamment, ces deux chansons. Nous allons parler de leur signification. Il me semble évident que vous avez atteintcette harmonie en étant aussi honnête que possible et que la musique est le moyen d’expression qui vous permet de le faire. Je pense que l’une des choses dont on prend vraiment conscience lorsque quelqu’un réussit pleinement par ses propres moyens en tant que musicien et qu’artiste, c’est qu’on s’attache beaucoup au lien qu’il entretient avec sa propre musique. Mais quel rôle jouait la musique dans votre foyer ? Je me suis toujours demandé, dans un foyer au sein duquel votre père était si doué pour captiver le public et composer des chansons qui touchaient tant de gens, quel était le lien qu’il entretenait avec la musique pendant que vous grandissiez.
Paris Jackson: On baignait dans la musique. J’y ai été exposée très tôt. En général, quand on me pose des questions lors d’interviews, je donne toujours les mêmes réponses. Et c’est marrant parce que certaines personnes réagissent en disant : « Oh, elle lève le voile sur le mystère ». Mais en fait, non, c’est ce que j’ai répondu au podcast de Steve-O’sil y a quatre ou cinq ans, et je répète en général la même chose. En l’occurrence, que j’ai grandi avec Tchaïkovski, avec Beethoven, avec Mozart. J’ai grandi avec beaucoup de grande musique classique, j’ai grandi avec le catalogue des Beatles. Mais il y avait aussi des chansons qui, quand je les entendais, me faisaient penser : « Mon Dieu, j’aurais aimé écrire ça », comme par exemple If You Could Read My Mind de Gordon Lightfoot, ou bien une chanson des Mama’s and Papa’s. Il y avait vraiment de tout. Beaucoup de Bill Withers. Beaucoup de Frank Sinatra. Beaucoup de titres issus de certaines des âmes les plus innovantes que la musique ait jamais vues. Et ce qui me marquait le plus, c’était l’effet que ces notes et ces paroles avaient sur mon système nerveux, sur mon esprit et sur mon cœur. Ça déclenchait cet amour profond et cette passion qui sont d’après moi contagieux.
Oh, oui.
C’est extrêmement contagieux.
C’est magique. C’est mathématique et c’est magique. En grandissant, ma mère me mettait certaines chansons, et je pouvais voir qu’elle remarquait comment je réagissais en les écoutant. Alors, elle décidait de les mettre un peu plus longtemps que prévu parce qu’elle aimait penser que ça modifiait mon ADN. Ça vous arrivait aussi ?
Oh, oui. Je me souviens quand, petite, j’étais au Moyen-Orient et j’adorais cette chanson que j’avais entendue dans un film pour enfants : Sugar, Sugar (rires). Je l’adorais et je me souviens que ça faisait très plaisir à mon père et il m’a dit : « Oui, c’est une bonne chanson ». Et puis, il me l’a offerte en CD pour que je puisse l’écouter sur mon petit lecteur CD. Il m’encourageait. « Oh, tu aimes ça ? Ok, en voilà davantage ». Il alimentait mon intérêt. Et je me souviens aussi de petits tests ici et là. Ça, c’est quelque chose dont je n’ai jamais vraiment parlé. On se trouvait par exemple à l’hôtel et il me testait pour voir si j’arrivais à reproduire les notes.
Waouh.
Et quand j’y arrivais, il souriait et je me disais : « Oh, j’ai réussi ». Au final, tout le monde recherche l’approbation de ses parents, mais si je le faisais bien, je me disais juste « Ok, je l’ai fait ». Je ne savais pas comment chanter en harmonie à un si jeune âge mais j’ai appris à reproduire les notes dans l’ensemble.
Oui, c’est un très beau souvenir aussi de savoir que, à un moment donné, au cours de ce temps bien trop court, si je puis dire, que vous avez pu passer avec une personne qui comptait beaucoup pour vous, celle-ci a remarqué que ça vous intéressait et que ça vous touchait d’une manière ou d’une autre.
[…]
Il y a deux œuvres qui sont sorties très récemment et qui résument merveilleusement bien ce que vous avez traversé et où vous en êtes aujourd’hui. Vous avez sorti ces deux chansons qui sont, je pense, vos chansons les plus personnelles à ce jour. Certainement à une période donnée de votre vie.
Oh, oui. C’est certain.
J’aimerais commencer notre conversation en vous demandant pourquoi vous avez décidé de sortir ces deux chansons maintenant, avant même de discuter de ce qu’elles représentent pour vous et d’aborder la façon dont elles ont été créées. Pourquoi avoir choisi ce jour précis et pourquoi ces deux chansons ? Vous pouvez prendre tout le temps qu’il vous faut pour y répondre parce que c’est une vaste question.
Oui. Ça l’est, en effet. Il y a différents éléments et je me demande comment je vais pouvoir répondre à ça de façon synthétique.
On peut y réfléchir ensemble.
Oui. Donc, j’ai probablement écrit The Breeze en 2021 et j’en ai enregistré une version avec Andy Hull et Robert McDowell de Manchester Orchestra. Ils ont fait mon premier album avec moi et on a composé toute une série de chansons ensemble qu’on n’a pas sorties au final. Et plus tôt cette année, en 2026, j’ai écrit l’autre. J’ai pensé qu’elles allaient vraiment bien ensemble et qu’elles abordaient toutes les deux le thème de la discussion. Je n’avais vraiment pas l’impression qu’elles pouvaient sortir l’une sans l’autre. Quant au jour que j’ai choisi pour le faire… la pochette de mon album est ironique. J’aime beaucoup tout ce qui est ironique. La date d’anniversaire est une chose ironique parce que la deuxième chanson aborde les relations parasociales et ce genre de… On peut étudier les paroles, mais je veux parler de l’idée d’un pacte de sang à sens unique.
Que vous n’avez pas cherché.
Eh bien, chaque année à la date d’anniversaire de mon père, si je ne poste rien sur Instagram ou les réseaux sociaux, on pense que je le déteste. On pense que je lui en veux. On pense que je ne l’aime pas. Et il y a deux réalités. Celle de le connaître personnellement et d’avoir grandi au sein de son foyer. Et celle de ne l’avoir jamais rencontré et d’ignorer à quoi ressemblait la dynamique familiale de l’intérieur. Et la vérité, c’est qu’on ne fêtait pas son anniversaire. Il ne nous laissait pas le lui fêter. Ça ne l’intéressait pas de le fêter.
Et vous avez essayé.
Oui. Ça ne l’intéressait tout simplement pas. Et puis, il y a ce mélange de sentiments qui m’amène à penser : « Ok, vous voulez que je fasse quelque chose pour son anniversaire ? ». Et puis merde à la fin. Ensuite, il y a cet autre côté qui est juste… Je ne sais pas… Je pense que j’ai juste envie d’être sincère et j’ai l’impression qu’on m’a harcelée pour que je me livre un peu plus. C’est pour ça que je voulais faire une séance de questions-réponses à ce sujet, pour ne plus me sentir obligée de devoir me défendre sur internet ou d’avoir besoin d’expliquer mes relations personnelles, ce que les gens doivent faire tout le temps. Si deux célébrités sortent ensemble, elles doivent justifier leur relation. Ça ne m’intéresse pas.
Oui. On va écouter ces chansons. Je voulais juste dire que ça ne m’a pas échappé que… Je ne sais pas, je m’avance peut-être un peu ici… mais pour quelqu’un qui n’aimait pas du tout fêter son anniversaire, vous avez enfin la chance de le fêter…
D’une façon qui je l’espère le ferait pouffer de rire. J’ai envie de l’imaginer en train de me regarder d’en haut et de me dire « Petite sotte va ». Oui, c’est moi.
On peut écouter The Breeze ? (ici sur YouTube)
Bien sûr.
C’est superbement écrit. C’est une très belle œuvre pleine de sincérité.
Merci.
Il y a tellement à dire au sujet de ce morceau parce que vous avez été assez sincère et courageuse pour le partager. Commençons par la fin et parlons du message vocal. Que voulez-vous nous dire à ce propos ? Je pourrais vous poser des questions précises pour savoir où ça a été enregistré, depuis combien de temps vous aviez ça et ce genre de choses, mais ça vous appartient. Et vous l’avez désormais offert pour que tout le monde puisse l’écouter. Il s’agit probablement de la conversation la plus intime qu’on puisse entendre de vous avec votre père, même si ce n’est que pour un bref instant. Parlons-en un peu et dites-nous pourquoi vous avez choisi de l’inclure.
Oui, ça vient d’une vidéo maison filmée par un petit caméscope que mon grand frère avait. Ils se relayaient pour filmer tout et n’importe quoi. Donc, il avait ce caméscope. Mon frère est passé me voir il y a environ deux ans et m’a montré plein de vidéos qu’il avait gardées. Il y avait des heures et des heures d’images. Et sur l’une de ces vidéos, j’étais assise sur le lit avec mon grand frère. On regardait la télé. Mon père passe et je suis comme dans ma bulle, distraite par la télé. On pouvait rarement la regarder. C’était sans doute un week-end où on a eu le droit de la regarder une ou deux heures. Du coup, j’étais happée. On regardait des dessins animés, sûrement Transformers ou quelque chose du genre. Et il me fait : « Je t’aime, Paris. Je t’aime, Paris ». Je le regarde vite fait et je lui réponds : « Je t’aime ». Et puis, je retourne immédiatement à mon dessin animé. Maintenant, en y repensant, je me dis : « Qu’est-ce que tu as été bête ». C’était un moment très spécial. J’étais si distraite par la télé. Et je pense qu’on prend certaines choses pour acquises quand on est petits.
C’est difficile de prendre les choses pour acquises quand on n’a pas la moindre idée de ce qui va se passer par la suite. Ce que je veux dire, c’est que tout ce que l’on peut faire à cet âge-là, c’est de profiter du moment présent et de l’apprécier. Le fait même que vous ayez reconnu ce moment et que vous l’ayez partagé avec vore père est quelque chose de spécial. Il y a une voix, une transition entre vous en tant qu’adulte, personne qui cherche à comprendre qui elle est et qui elle souhaite être pour le restant de sa vie, et cette jeune voix aux deux-tiers environ de la chanson. Qui est-ce et qu’est-ce que cela signifie ?
Tout d’abord, j’essaie de ne pas trop m’en vouloir à propos de ce moment spécial parce que la plupart du temps, alors que mes frères couraient dans tous les sens et jouaient, moi, je voulais passer tout mon temps avec mon père. Et je pense qu’il y a une partie de moi qui a toujours été très éprise de lui et qui n’en avait jamais assez. J’ai donc tout un tas de souvenirs de ce genre qui compensent un peu tout ça. C’est ma filleule Isabella qui est passée et a chanté. On était au studio et ce n’était pas prévu. À la base, j’avais composé cette chanson avec Andy et Rob. Et puis, quand j’ai écrit l’autre, je me suis dit : « Ok, il faut qu’on aille en studio. Il faut qu’on rende ça cohérent. Donc, on devrait tout faire dans le même studio. On devrait tout faire avec le même ingénieur du son pour que ça nous donne un bon duo de chansons ». Et alors qu’on bouclait la chanson, j’étais assise sur le canapé. Ma meilleure amie était passée en coup de vent. C’est celle qui a photographié la pochette de mon album. J’étais assise là et j’ai eu une sorte de déclic. Je ne sais pas si ça venait…
Une affirmation ?
Je ne sais pas si ça venait de l’univers ou de Dieu ou de mon père ou de mon moi supérieur ou de croyances non conventionnelles parce que je crois en la plupart de ces choses. Quelque chose me soufflait « Isabella ». Je suis restée là quelques secondes à penser : « Non, c’est trop tard. On n’est plus au studio que pour quelques heures. C’est sans doute la bonne… Je ne sais pas ». Je suis restée assise là pendant peut-être deux minutes à tourner et retourner ça dans ma tête. Et j’ai fini par me dire : « Allez, on s’en fiche ». Du coup, je me suis levée et je suis sortie pour appeler sa mère. Sa mère n’a pas décroché. J’ai appelé son beau-père qui me fait : « Oui, qu’est-ce qu’il y a ? ». Je lui réponds : « Où est Isabella en ce moment ? ». Et il me fait : « Oh, elle est avec son père ». J’étais là : « Ok, cool ». J’ai raccroché, j’ai appelé son père et je lui ai demandé : « Qu’est-ce que vous faites en ce moment ? ». Et il me répond : « On est assis sur le canapé à regarder la télé ». Du coup, je lui ai fait : « Vous pouvez être aux Eagle Rock Studios dans les deux prochaines heures ? ». Et il me répond : « Eh bien, on est à Redondo Beach, mais oui, on peut sans doute y être dans environ une heure et demie ». Je lui ai dit que c’était parfait. Elle est arrivée et a enregistré ce chant juste parfait. Au départ, je pensais juste ajouter un chœur sur la deuxième chanson. Mais pendant qu’ils étaient en chemin, je me suis dit : « Non, elle doit chanter avec moi ». On a posé son chant et c’était si sublime que j’en pleurais. Son père pleurait aussi. Isabella s’est mise à pleurer. C’était une très belle expérience. Elle a le même âge que moi quand j’ai perdu mon père : 11 ans. Du coup, il y avait ces drôles de synchronicités qui se produisaient et tout avait l’air si divinement programmé, enfin, si on croit à ce genre de choses. Et oui, on a des images de nous au studio où je la serre dans mes bras tandis qu’elle pleure et pendant qu’on était en train d’effectuer la compilation vocale et le reste. On réécoutait, réécoutait, et elle chantait avec moi tout le temps dans cette dernière partie, donc j’ai réfléchi et je me suis dit qu’il fallait que j’enlève mon chant. Qu’il fallait que je les fasse fusionner jusqu’à ce que ma voix s’efface et qu’elle réapparaisse à la toute fin. Et le résultat final était parfait.
Oui, c’est un de ces moments où on écoute les paroles et on entend ce que vous dites et… La vie est faite de tant de choses qui restent sans réponse. Tout est si fragile. Il y a cette idée d’expérience éphémère de la vie. Si vous êtes chanceux, vous pouvez vivre longtemps et en bonne santé, vous pouvez satisfaire votre curiosité dans une bonne mesure et vous sentir bien dans votre peau. Et c’est une bénédiction, n’est-ce pas ? Mais ça ne se passe pas toujours comme ça. Et vous êtes mieux placée que quiconque pour le savoir. Par une sorte de responsabilité qui vous est propre, votre vie a pris différents chemins et toutes sortes de tournants intéressants. Et donc, j’ai l’impression que vous abordez un peu ça dans les paroles, que vous avez fini par accepter la mortalité des choses, cette idée que rien ne dure à jamais. Mais vous voulez aussi croire que, quelque part, l’énergie et l’esprit peuvent survivre. Est-ce que je me trompe ?
Je crois qu’au départ, ce qui m’a vraiment donné l’idée d’écrire cette chanson, c’était ce magnifique poème qu’Andy m’a montré. Je crois que ça s’appelle Autumn Leaves (feuilles d’automne) ou Gold Leaves (feuilles dorées). En gros, ça parle d’un homme qui a passé toute sa vie à chercher Dieu. Pour se rendre compte à la toute fin de sa vie qu’il était là depuis le début. Et ça parle des millions de masques que porte Dieu. D’ailleurs, Andy a appelé un des albums de Manchester Orchestra The Million Masks of God (Les millions de masques de Dieu) à cause de ce poème. Et ce poème était juste si beau qu’il m’a fait penser à ma propre spiritualité et à mon propre contact conscient avec ma force supérieure. J’ai vraiment entamé ce cheminement spirituel qui m’a amenée à comprendre que tout relève d’une puissance supérieure. Tout arrive au bon moment. Tout arrive pour une raison. Et je crois aussi aux énergies. Je crois que la mort n’est pas la fin.
Oui. C’est sûr, j’ai eu des moments dans ma vie, où des gens que j’aimais beaucoup s’en sont allés et…
On sent leur présence. On sent qu’ils sont là. J’ai aussi perdu des amis à cause de la dépendance, et des membres de la famille et c’est… Je ne sais pas. Je suis sûre que la science peut justifier ça en disant qu’on est des êtres humains et qu’on est programmés pour repérer des schémas et tout ça, mais j’ai vécu des expériences assez inexplicables et j’ai mes propres croyances. Je pense que cette énergie reste. Par exemple, quand je vois un papillon, je dis : « Coucou, papa ». Ce sont de petites choses comme ça.
Je suis d’accord. Et je pense aussi qu’ils se manifestent à nous à travers des choses qui nous parlent. Je pense qu’on essaie tous de nous trouver des points communs les uns avec les autres de toutes les manières possibles. On essaie d’aligner nos croyances sur celles des autres et de leur imposer nos propres croyances etc. Mais en ce qui me concerne, à chaque fois que ça m’est arrivé, ça s’est produit à travers le rythme, la magie et les maths de la musique. Par exemple, après avoir perdu quelqu’un à qui je tenais beaucoup, quelque chose s’est passé. C’est comme si cette chanson collait à cette période et à ce moment et à cette chose et à cette version et je me suis dit « Waouh » : j’en étais pleinement conscient. J’étais réceptif à 100 %. J’étais conscient. J’avais saisi le message. Merci. C’était authentique.
Oui, si on est ouvert à ça.
Si on est ouvert à ça. Passons à la cornemuse à la fin.
Oui, c’était très exaltant.
Rendons d’ailleurs justice à la cornemuse et aux chansons pop, s’il vous plaît. C’est possible ? L’idée d’une cornemuse qui sonne toujours comme ça… (imite le son désagréable d’une cornemuse) Disons comme quand quelqu’un ne sait pas en jouer… Alors que quand on en joue merveilleusement bien, et c’est le cas ici, cet instrument apporte beaucoup d’émotion à l’expérience.
Je vais vous raconter une anecdote amusante et véridique au sujet de la cornemuse.
Vous n’auriez jamais imaginé dire ça dans une conversation.
Oh, au point où j’en suis, ça ne va pas changer grand-chose.
Ok. Écoutons cette anecdote amusante.
Les choses les plus absurdes sont sorties de ma bouche dans ma vie. Donc, quand j’étais au studio avec Andy et Rob en 2021, on a découvert qu’il n’existait pas de paramètres pour la cornemuse sur le mellotron. Ce n’était tout simplement pas une option. Alors, ce qu’on a fait, c’est qu’on a téléchargé une appli pour cornemuse sur mon portable.
Je peux la télécharger ?
Il y en a plusieurs d’ailleurs. Et on a trouvé la bonne. Ensuite, on a extrait un échantillon (rires) pour atteindre les notes qu’on avait en tête. Et quand j’étais en train de réenregistrer cette chanson, mon ami Jeff qui est le manager des Dropkick Murphys me fait : « Au fait, je connais un gars qui joue de la cornemuse ». Du coup, on l’a contacté.
Il a fallu aller à Boston pour trouver ce gars qui joue de la cornemuse.
Exactement. Campbell était justement à Boston. On lui a envoyé la chanson et il nous a dit : « Ok, je peux l’enregistrer et vous envoyer les pistes audio groupées ce week-end. Je suis sur le point de repartir en tournée ». C’était idéal. Le timing était encore parfait. Il était divin. Et il a ajouté : « Mais il y a un petit problème. Ma cornemuse ne joue pas dans la tonalité de ta chanson, qui me semble être du Sol. Tu dois utiliser AutoTune pour la cornemuse ». Je ne sais pas si les cornemuses sont conçues pour cette tonalité. Du coup, je ne sais pas si cette chanson pourra un jour être jouée en live.
Vous devez la jouer en live. Oui, faites-le. À partir de l’application.
Donc, il est à Boston. Il enregistre ce passage. Il utilise AutoTune et il nous envoie le résultat. Et là, on se dit : « Ok, on a la chanson ». Il ne nous restait plus qu’à ajouter le message vocal à la toute fin.
Et c’est peut-être la seule et unique fois où cette cornemuse précise, disons ce solo par manque de terme technique…
Ce solo de cornemuse épatant…
Ce solo de cornemuse épatant existe dans cette tonalité. Mais vous vous êtes fait avoir parce que vous ne pourrez jamais la jouer en live.
Je ne sais pas comment fonctionne une cornemuse, mais je suis sûre que, de la même façon dont on peut jouer de l’harmonica dans différentes tonalités, on doit être en mesure de faire pareil. Il faudrait sans doute trouver une paire de cornemuses très coûteuses et faites sur mesure mais ça pourrait probablement se faire.
À Burbank.
Probablement à Burbank.
Si quelqu’un nous écoute à Burbank, vous pouvez le faire pour Paris.
Tout à fait. Quelqu’un à côté du parking d’un magasin de pneus par exemple.
Dieu bénisse cette cornemuse. Mais pourquoi avez-vous voulu l’intégrer à votre chanson ?
Pour différentes raisons. La première était du point de vue d’une productrice et d’une autrice-compositrice. Le son de la cornemuse capture la nostalgie et la peine que j’essayais de transmettre à travers cette chanson. Et puis, il y a aussi le fait que certains de mes plus beaux souvenirs d’enfance se sont passés en Irlande, avec mes frères et mon père. Je ne me rappelle pas combien de temps on est restés là-bas. Je devais avoir près de huit ans. Et on partait toujours à l’aventure : on marchait à travers les bois. C’était un petit cottage et on traversait ces bois « hantés » qui renfermaient des fougères et des champignons géants, et tout était recouvert de rosée. C’était une partie si magique de mon enfance où on partait à l’aventure. Et certaines de ces aventures consistaient à fouiller dans la maison (rires). Un jour, on est montés au grenier et on y a trouvé un magnifique étui vintage qui renfermait une très vieille cornemuse. C’est sans doute l’endroit où j’ai préféré vivre étant enfant et cet endroit renferme certains de mes plus beaux souvenirs. On jouait. Je ne sais même pas s’ils font encore les Lego Vikings, mais avec mes frères, on y jouait. C’est la série la plus cool que Lego ait jamais sortie. Ce sont mes plus beaux souvenirs et je voulais donc pouvoir les intégrer à cette chanson. Mes frères l’ont entendue.
Ils l’aiment bien ?
J’ai reçu leur bénédiction, ce qui m’a fait très plaisir.
Et j’imagine que ce doit être pareil pour eux en entendant ces souvenirs auxquels vous êtes très attachés par rapport à cette période de votre vie. Et puis, ce messagevocal que vous auriez pu garder pour vous est une très belle façon de clôturer ce cheminement. Cette chanson est un véritable cheminement qui part de la personne que vous êtes aujourd’hui pour presque retracer votre vie tout en vous guérissant tout au long du processus. Dieu bénisse votre filleule pour avoir participé à ça et avoir posé sa voix. Tout ça doit être assez cathartique pour eux aussi, juste de savoir que vous pouvez penser à ces souvenirs et leur redonner vie. Parce que quand on reste bloqués dans ses souvenirs pendant longtemps et qu’on ne sait pas à qui en parler, en qui pouvoir avoir confiance ou avec qui les partager, ça peut être pesant.
Oui. J’ai vu cette interview récemment. Connor parlait de… Je ne sais pas si c’était dans le New York Times ou ailleurs. C’est très récent. Il a toujours été un militant et il a toujours été la voix du peuple, d’une manière très spécifique, pour une communauté bien précise. Et j’adore faire partie de cette communauté musicale. On lui a demandé pourquoi il n’écrivait pas à propos de certains événements politiques. Et j’ai adoré sa réponse. Je vais un peu écorcher ses propos, donc je ne vais pas essayer de le citer parce que je sais que je ne vais pas pouvoir le répéter textuellement, mais c’était quelque chose dans ce genre-là… Ce que j’ai retenu de ça, c’est qu’il y a tellement de choses à dire que c’est difficile de tout mettre dans une chanson parce qu’une chanson est trop courte et que c’est difficile de pouvoir y dire tout ce qu’on a envie de partager. Et malgré tout ça, je suis si fière de mon double single. Si fière d’avoir trouvé ma voie en tant que productrice et qu’autrice-compositrice et aussi, d’avoir dit : « J’emmerde les règles ». On ne va pas avoir de refrain. On ne va pas avoir de pont. La première partie sera une lettre, une sorte de poésie orale, et la deuxième partie sera des couplets et un refrain avec un passage instrumental étrange à la fin. Donc, c’était vraiment cool mais ça ne ressemble en aucun cas à un message complet du genre : « C’est tout ce que j’ai à dire à ce propos ». Pour l’instant, je vais sans doute garder le reste pour moi. Mais mon intention n’est pas de dire : « Ça y est, c’est tout ». Je ne sais pas si ça a du sens.
C’est ce qui en a pour vous.
Oui.
C’est ce qui a du sens pour vous. Et cette chanson n’a pas de refrain conventionnel mais bon sang, à peu près vers le milieu, il y a un changement de dynamique lorsque que vous attaquez de nouveau le refrain avant le changement de voix, qui est vraiment très bien pensé. C’est vraiment très difficile de faire une composition aussi sensée pour nous maintenir sur ce crescendo très doux.
C’est parce que j’ai joué sans métronome. Je n’avais pas de métronome et je jouais de ma guitare acoustique, sans médiator. Je jouais au pouce, et ça commence tout doucement pour s’intensifier par la suite parce que je savais que je voulais davantage projeter ma voix dans le but de transmettre mes émotions.
Combien de fois avez-vous enregistré le chant ? Vous vous en souvenez ?
Trois fois, je crois.
Ça ne pouvait pas être plus que ça, n’est-ce pas ? Autrement, ça aurait empiété sur la performance. On commence à mettre de l’ordre et à peaufiner les détails.
Oui, et ça ne m’intéresse pas vraiment. J’ai vu certaines réactions par rapport à ce que j’avais fait dans Good Morning America, quand j’avais atteint une note assez haute sur Zombies in Love et les gens postaient des commentaires pour savoir si j’étais ou non une bonne chanteuse. Je ne pense pas vraiment en être une. Si je l’étais, je prendrais sans doute des cours de chant deux à trois fois par semaine et j’aurais ajouté une roulade (ndlr : musique ou gamme chantée sur une seule syllabe) dans le pocket (ndlr : sensation que la section rythmique est soudée dans un groove stable et confortable) de cette chanson parce que c’est quelque chose que les grands chanteurs de ce monde feraient. C’est quelque chose qu’Ariana Grande, ou que Mariah Carey ou Whitney Houston auraient fait. Ce genre de chanteuses-là. Je n’essaie pas d’être une chanteuse. Je souhaite chanter juste, mais pour ce qui est de la tonalité, j’aime ce qui est abrasif. J’aime bien les Tom Waits. J’aime bien les Conor Oberst. Voilà, j’aime ce côté abrasif. Même mes chansons préférées de Damian Rice sont celles où sa voix se brise parce que c’est sincère et pur.
[…] Écoute de la deuxième chanson (ici sur YouTube)
Qui est le « toi » ?
Le « toi » ?
Dans « toi et moi » ?
C’est aussi mon père. Les deux chansons s’adressent à mon père. Le refrain est censé ressembler à une berceuse. Il est censé s’ouvrir parce que c’est le moment où je parle de combien une relation peut être belle sans tout ce bruit, et de cet espace que j’apprécie vraiment dans une relation. Alors que quand on aborde les couplets, on plonge dans le bruit et les relations parasociales et les attentes qui y sont liées. C’est la partie un peu sinistre, effrayante, gênante, comme l’incarnent les paroles Des articulations qui saignent contre un mur en béton. C’est très…
Est-ce que vous vous souvenez du moment où vous avez réalisé que vous devriez, d’une façon ou d’une autre, trouver comment vivre avec ça au cours de votre existence ? Trouver une place dans cette vie qui vous appartienne. La plupart d’entre nous le faisons sans tout ce bruit et toute cette dynamique parasociale qui sont extrêmement assourdissants dans un monde où tout ça est si disponible. Vous êtes disponible pour nous. Nous sommes disponibles pour vous. Tout est question de disponibilité, n’est-ce pas ?
Grâce à la pratique active et à l’acceptation. Je suis bien consciente que la catégorie de personnes dont je parle, parce qu’attention, je ne parle pas de toute la communauté de fans de mon père… Ce serait absurde. Mais je suis bien consciente que la catégorie de personnes qui dépassent les bornes ne vont pas du tout comprendre cette chanson. Et ce n’est pas grave. Je suis bien consciente que ça ne va pas satisfaire certaines personnes et ça me va. Et je suis bien consciente que ça va probablement contrarier certaines personnes et ça me va. Chacun a le droit de vivre sa propre expérience. Chacun a le droit de vivre dans sa propre réalité. Dans une certaine mesure, je considère que faire du mal est la limite que je me fixe pour ce qui est de la réalité dans laquelle je souhaite vivre. Mais oui, c’est grâce à cette pratique active, à cette acceptation et à cette compréhension du fait que si je fais une certaine chose, on va me fracasser. Et si je fais le contraire (rires), on va me fracasser aussi.
Ça semble irréel.
Autant être sincère et être moi-même. Je ne sais pas. J’essaie juste d’être honnête en exprimant mon expérience à travers la musique.
Vous savez, je trouve ça incroyable que vous soyez dans cette situation. Je regarde cette œuvre ici, qui est une photo de vous en train de vivre une expérience que tout enfant… Si on est assez chanceux, on a tous des parents qui gardent des photos comme ça dans une boîte. C’est une…
C’était à Central Park en 1999.
C’est une photo classique d’une enfant qui passe sa journée au parc et qui découvre ce que ça fait d’être au milieu d’autres enfants, et qui laisse probablement un peu souffler la personne qui l’a accompagnée parce que vous vous amusez bien. C’est une chose très normale. À quoi pensez-vous quand vous regardez cette photo et pourquoi l’avez-vous choisie pour faire honneur à cette musique ?
Il y en a tant. Je suis si reconnaissante d’avoir tout un tas de photos d’enfance facilement accessibles. Certains de mes amis n’ont vraiment aucune photo de leur enfance.
Cela en dit long aussi.
Oui, je me sens très chanceuse d’avoir toute cette collection de photos. J’ai choisi ce cliché pour différentes raisons. Tout d’abord pour son atmosphère générale, un peu nostalgique. Mon dernier album est très influencé par les années 90. Et c’est une photo que je voulais utiliser pour ma musique depuis longtemps. Ensuite, il y a le côté plus logistique : je dois savoir qui a pris la photo pour qu’il puisse me céder ses droits.
Et qui l’a prise ?
Kathy Hilton.
Qu’est-ce que vous reconnaissez chez cette enfant ?
Tant d’émotions. Tant d’émotions.
Regardez ses yeux.
Oui, c’était quelque chose. Je fixais mon père du regard. J’ai commencé à le faire à cet âge-là et je n’ai plus arrêté. Oui, je le dévisageais. Intensément. Apparemment, je le fais toujours. Mes amis m’ont dit que je continue de fixer les gens (rires). Certaines personnes ne supportent pas ça. Mais oui, je suis sûre que les gens vont s’amuser à disséquer les paroles.
Justement, quelles sont vos paroles préférées ?
Oh, bon sang. Je pense que Je te garderai rien que pour moi est un passage qui est très puissant : il tape dans le mille et le sens est vraiment évident. C’est une chanson et je vais juste… Laissez-moi ce qui m’appartient. Ne m’obligez pas à jouer pour vous. Ce n’est pas ma façon d’exprimer de l’amour. Je ne vais pas créer une fanpage. Laissez-moi faire comme je l’entends. Au final, vous ne savez pas ce que je fais quand je suis chez moi. Vous ne savez pas si j’allume une bougie. Vous ne savez pas si j’ai mes propres… Il y a juste tellement de suppositions.
Est-ce que vous pensez que c’est en partie dû au fait… Peut-être que vous n’y avez pas songé. Je viens juste d’y penser moi-même et j’ignore si c’est pertinent ou pas, mais pensez à ce que c’est que d’être fan d’une personne ou d’une chose à tel point qu’on en ressent le besoin de solliciter quelqu’un qui a un lien plus étroit avec cette personne ou cette chose et qu’on éprouve du ressentiment à ce sujet parce que cette personne ne se joint pas à nous dans cet espace voué au culte. Vous voyez ce que je veux dire ? C’est un peu comme s’ils voulaient s’approcher autant que possible de ce qu’ils aiment le plus et que la personne qui connaissait et aimait le plus cette chose ou cette personne n’allait pas se joindre à eux. Pourquoi pas ? Pourquoi ne veux-tu pas te joindre à nous pour vénérer cette personne comme nous souhaitons la vénérer ? Et je pense que c’est là que la limite est franchie parce que vous avez le droit d’assimiler, de traduire et de vivre cette expérience comme bon vous semble.
Eh bien, on voit simplement les choses sous différents angles.
Exactement.
On voit les choses sous différents angles, et l’un de mes exemples préférés, que j’ai vu (soupir) récemment, est celui d’une personne qui avait écrit quelque chose du genre : « Où a-t-elle appris à dire des gros mots ? Parce que je sais que son père et sa famille ne faisaient pas ça ». La certitude de cette personne, cette vision étroite et absolument impitoyable qui consiste à penser : « J’en sais plus que toi et je sais que ce que je dis est vrai. Je sais qu’il ne disait pas de gros mots »… Alors que justement, dans l’un de mes souvenirs d’enfance préférés, on était quelque part au milieu de nulle part en Virginie et on logeait dans une sorte de ferme. Il y avait des vaches et des lucioles. On était vraiment au milieu de nulle part et on s’asseyait sous le porche pour regarder les orages. C’était un autre endroit vraiment magique et spécial dans mes souvenirs d’enfance. Parce qu’il y avait cette volonté constante de rendre les choses magiques, comme quand on marchait à travers les bois en Irlande en nous racontant des histoires de fantômes. Il fallait entretenir cette magie. Donc, imaginez la scène. Vous êtes en train de dormir dans votre lit et vous êtes réveillée au beau milieu de la nuit par votre père qui est penché au-dessus de vous avec une lanterne qu’il a trouvée (rires). Ne me demandez pas où, mais il a trouvé une lanterne, et il vous fait : « Chut ». Et vous voilà en train de vous faufiler à travers la propriété. Il y a des pavés et comme un chemin tortueux et vous êtes près d’une route principale, mais sur une propriété privée. Vous ne faites donc rien d’illégal.
Oui.
Et une voiture passe sur la route principale. Pour une raison inconnue, votre père s’affole, comme si vous étiez en train de faire quelque chose de mal. Il se met à courir. Et là, vous entendez un grand fracas. Vous voyez la lanterne voler dans la nuit noire. Et puis, vous entendez juste : « Fait chier, j’ai merdé ». En fait…
Comme ça ?
En fait, je n’avais pas le droit de dire de gros mots quand j’étais petite. Au lieu de dire « cul », on devait dire « popotin ». Au lieu de dire « Ta gueule », on devait dire « Tais-toi ». C’était important qu’on ne dise pas de gros mots mais quand cette personne en ligne qui ne m’a jamais rencontrée sort : « Où a-t-elle appris ce mot ? », j’ai envie de dire que c’était là, que ça m’entourait. Et je dois aussi faire attention par moments, comme quand je suis sur scène et que je joue parce que, oui, je dis des gros mots sur scène. J’en dis. On a des sketchs, des blagues, et je dis un peu tout ce qui me passe par la tête et parfois, je me dis : « Oh, il y a un enfant dans le public. Je devrais éviter de dire des gros mots devant lui ». Et puis, je me dis aussi que cet enfant l’a déjà entendu ailleurs avant ça, que ce soit de la bouche de ses parents ou lors d’un autre concert de rock auquel ses parents l’ont amené.
C’est un concert de rock et vous êtes adulte, bon sang.
Si je vois certaines choses… Par exemple, j’ai vu une de mes tantes il y a quelques mois à Londres. Elle a aussi beaucoup été examinée à la loupe, donc je lui ai demandé : « Comment tu fais pour gérer ça ? ». Et elle m’a répondu : « Je ne regarde pas ce qu’ils disent ». Alors, je me suis dit que c‘est ce que je devais faire : ne pas regarder. Parce que quand je le fais et que je vois ces choses que les gens disent sur moi, comme « Où a-t-elle appris à… » ou « Je sais pertinemment que et blablabla… », ces gens qui vivent dans une réalité complètement différente de la mienne, je dois en quelque sorte me rappeler que ce n’est pas grave. Ils en ont le droit. Et j’ai aussi le droit d’avoir ma réalité. Et je ne suis pas non plus obligée de me défendre. Mais s’ils ont le droit de faire ça, moi, j’ai aussi le droit d’écrire au sujet de mon expérience.
C’est ce que j’allais dire.
Et d’en faire de l’art.
Vous avez votre art.
C’est ce dont parle ce passage sur le verre qui dit Une empreinte de pouce éraflant le verre du lâche. Ça représente l’idée de ces téléphones. On passe nos journées à frotter machinalement un écran de nos pouces. S’ils se coupent sur ce morceau de verre, ils vont utiliser leur sang pour passer un pacte à sens unique. C’est cette idée d’internet un peu à sens unique en ce qui concerne les relations parasociales.
Il y a aussi le passage où vous dites : Fatiguée d’essayer d’incarner ce qu’ils appellent leur amour et ça ne l’a jamais été.
Oui. Ça reflète une certaine période de ma vie où j’ai essayé d’incarner cet amour exprimé par quelqu’un qui n’avait pas de relation personnelle avec lui. Et je pense qu’une partie de ça provenait du fait que j’ignorais comment faire mon deuil et comment gérer cette expérience par moi-même. Et puis, il y a un moment aussi où je devais avoir 13 ou 14 ans et où je cherchais désespérément un certain apaisement parce que pendant très longtemps, une grande partie de ma vie a tourné autour du fait de vouloir plaire aux autres.
C’est la blessure de l’abandon.
Oui, exactement. Et je pense qu’une des choses qui m’a le plus aidée à arrêter de vouloir plaire aux autres a été de réaliser que c’était une attitude intrinsèquement malhonnête et manipulatrice.
Oui. Oh mon Dieu, c’est vrai. C’est fou quand on réalise ça. Cette prise de conscience m’a assommé pendant 10 minutes. C’est comme si on agressait quelqu’un.
Oui. On les manipule. On n’est pas vraiment soi-même. On ment pour obtenir quelque chose de quelqu’un. Et je ne veux pas être une personne malhonnête. Je ne veux pas être dans la manipulation. J’ai fait toutes sortes de choses quand je me droguais. J’essaie de vivre sobrement désormais, alors pourquoi je devrais continuer à me comporter comme ça ? Et puis, je dois sans cesse me rappeler qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. Et en fin de compte, les opinions qui comptent le plus pour moi sont celles de mes amis et collègues…
Et de votre groupe.
En réalité, j’ai déjà atteint le succès dans le sens où ces gens que j’admire… Je peux nommer certains artistes, d’autres pas, parce que je n’entretiens pas d’amitié publique avec eux, mais par exemple Kevin Divine et Andy Hall sont de très bons exemples. Ce sont des auteurs-compositeurs que j’admire énormément : je leur envoie mon travail et ils adorent ça, et ils m’envoient le leur et j’adore ça. Et puis, il y a d’autres artistes que je considère comme des héros qui aiment vraiment ce que je fais, et qui l’ont dit explicitement, et c’est un peu comme si j’avais atteint mon but. Ça y est, je suis dans le même club que ces gens que j’adore et que je respecte. Et je n’essaie pas de produire de la musique commerciale. Je n’essaie pas de sortir de tube pop. Et il n’y a rien de mal à ça : c’est juste que ce n’est pas ce qui m’inspire. Et puis, si les gens qui écrivent des trucs décalés que j’aime beaucoup aiment bien aussi les trucs décalés que j’écris, alors je peux mourir heureuse. C’est bon.
Ce qu’il y a avec les paroles, Paris, c’est que vous savez ce qu’elles signifient pour vous. Bien sûr, elles se prêtent à être interprétées. C’est ce qui en fait toute la beauté. Et tout grand artiste finit par admettre que quand il sort une chanson, elle ne lui appartient en quelque sorte plus. Enfin, elle lui appartient, mais tout le monde va la prendre et l’interpréter à sa façon. Et il y aura sans doute des gens qui vont étudier minutieusement ces paroles parce que c’est vous et parce que vous parlez de votre père dans ces chansons. Est-ce qu’il y a des vers, des mots ou des paroles en particulier dans cette chanson que vous souhaiteriez clarifier ou aborder pour prendre les devants, parce que vous connaissez sans aucun doute le lien que les gens ont avec ces chansons avant même qu’ils ne les aient écoutées.
Oui, je m’en doute. Vous avez les paroles sous les yeux ? Je peux imaginer certaines d’entre elles. On peut les lire dans l’ordre.
Tu devrais vraiment les voir tous. Oui, lisez le texte. Voilà.
Tu devrais vraiment les voir tous faire ça. Je me demande si tu la connais, si tu veux savoir les choses que tu as manquées. Je pense que c’est… Tous entassés dans cette maison de fous comme des enfants sauvages qui suffoquent. C’est hallucinant. J’ai écrit C’est hallucinant. Mo co-auteur… J’ai écrit ça avec Hill Country Devil et c’est lui qui a écrit Tous entassés dans cette maison de fous comme des enfants sauvages. C’est un grand fan de Tom Waits. Et il a aussi été témoin de certains des messages dingues, presque rageux, que je reçois. J’ai commencé à lui en envoyer certains. Il y en avait un qui était très long : il faisait près de trois pages.
Qu’est-ce que la maison de fous ?
Ça, c’est son vers. Il faut que vous lui demandiez : Tous entassés dans cette maison de fous comme des enfants sauvages. C’est très fort. Il a écrit quelques vers comme Des articulations qui saignent contre un mur en béton. C’était de lui aussi. Il l’avait écrit dans une autre chanson qu’il m’a donnée pour celle-ci, et je lui en suis extrêmement reconnaissante. Mais oui, qui suffoquent, et j’aimais tellement cette idée de C’est hallucinant qui montre à quel point les internautes peuvent s’énerver à cause de… Un exemple très simple : mon père ne fêtait pas son anniversaire, donc je ne vais rien publier sur Instagram et je vais trouver ma façon bien à moi de lui rendre hommage en privé, et puis il y a une personne qui analyse ça et qui en tire ses propres conclusions, à savoir que je dois le détester, et qui s’énerve tellement qu’elle en a presque l’écume à la bouche. C’est un peu… Oui, c’est sauvage.
Très juste.
Ils ne sont pas tous comme ça, la plupart d’entre eux ne le sont pas, mais il s’agit quand même d’un pourcentage non négligeable. J’ai expliqué le fait qu’ils se coupent sur leur téléphone. Mangé vivant : je pense que ça peut être interprété différemment. Mais je m’en fiche un peu de savoir comment les gens vont l’interpréter. Ça se passe de commentaire. Et tout ce qui est vrai les scandalisera et les choquera. Je pense que ça aussi, c’est évident dans le sens où je tente de mener une vie honnête et authentique, et l’authenticité et l’humour constituent une part très importante de ce que j’essaie d’offrir lors de mes concerts, de ma présence en ligne et de mes rencontres avec les gens dans la vraie vie. Même quand je rencontre littéralement quelqu’un dans la rue, par exemple l’autre jour à Venice, je vais tout de suite sortir une blague et soit ça passe, soit ça casse. Parfois, les gens s’en vont et je me dis : « Bon, c’était bizarre ou alors, ils n’ont pas le sens de l’humour » mais ce n’est pas grave parce que c’est quelque chose que j’essaie d’offrir le plus possible. Certaines personnes n’aiment pas ça. Pour certains, c’est scandaleux ou choquant et…
Je pense que c’est plus que quand ils se retournent 500 mètres plus loin, vous les fixez toujours du regard, parce que vous êtes comme ça.
Je devrais arrêter de faire ça. Je devrais faire comme ça, sans cligner des yeux. Ou bien faire comme ça (louche)…
Ils se retournent et vous êtes toujours là à les fixer.
Avec un mouvement convulsif.
À mille mètres de là. Je vais terminer notre conversation en vous souhaitant le meilleur pour votre tournée.
Merci.
Et je sais que vous ne faites pas ça d’habitude mais j’espère que le fait de participer à ce genre de conversations, de passer un peu de temps avec des gens et de vous livrer un peu plus sur votre vie vous apporte quelque chose.
Merci. Oui, d’habitude, je ne le fais pas à cause des gros titres qu’ils écrivent et qui sont des plus absurdes. Par exemple, on m’a demandé une fois comment c’était de grandir à Neverland, ce à quoi j’ai répondu que je n’y avais en fait pas grandi. Et après ça, ils ont sorti un gros titre du genre : « Son enfance évoquée ». C’était…
Allez, on vous a donné la cornemuse et le Sol.
Exactement, on vous a donné la cornemuse.
Alors, contentez-vous-en et j’espère que vous en profiterez. Mais de rien.
Merci à IsaMilano pour la traduction.