Mime Marceau – Black & White n°17 : 1996

Les 8 et 9 décembre 1995 Michael Jackson devait proposer deux concerts au Beacon Theathe de Broadway à New York. Les meilleurs moments des deux shows devaient ensuite être montés ensemble pour donner un concert unique diffusé le 10 décembre 1995 sur la chaîne câblée américaine HBO. Malheureusement, et suite à un malaise de Michael Jackson lors des répétitions, ces concerts ne purent avoir lieu.

Au programme de cet évènement était prévu une prestation du mime Marceau et de Michael sur la chanson Childhood. Le magazine Black & White eu alors le privilège de pouvoir interviewer Marcel Marceau qui parle alors de sa collaboration avec Michael. Voici pour vous avec l’accord du magazine, la retranscription de cette interview. (B&W n°17 Mars-Avril-Mai 1996)


Quel a été votre premier contact avec Michael Jackson ?

J’ai su que je comptais Michael Jackson parmi mes admirateurs lorsqu’il est venu en France en 1988 avec sa grande tournée. Il a dit qu’il voulait rencontrer deux personnes: Marlène Dietrich et Marcel Marceau. On lui a demandé: « Pourquoi Marcel Marceau, car il ne parle pas ? » (il devait s’agir de journalistes ignorants qui ne connaissaient rien au music-hall parce qu’ils ne voyaient pas le rapport.) Michael Jackson leur a répondu qu’il voyait régulièrement Marcel Marceau quand celui-ci venait aux Etats-Unis en tournée, et qu’il ne comprenait pas qu’on puisse poser une telle question. Et ils se sont trouvés cois…

Michael est ensuite venu voir mon spectacle à Londres, où je me trouvais en tournée à ce moment-là. C’est donc à cette occasion que je l’ai rencontré pour la première fois. nous nous sommes retrouvés ensemble sur la scène de mon théâtre et nous avons discuté. Il m’a notamment avoué qu’il avait été frappé par ma pantomime de la marche contre le vent. Elle lui aurait plus tard inspiré le moonwalk. Cette première rencontre a été formidable. Il m’a dit: « Marcel, votre art est merveilleux. » Il aime beaucoup la poésie lente du mime, le rythme lent, le silence.br>
J’ai découvert qu’il avait assisté à la plupart de mes tournées aux Etats-Unis quand il était tout jeune. Il venait voir mes spectacles en secret, et je n’en savais rien. Il connaît les origines de mon travail et me range parmi ceux qui l’ont inspiré, au même titre que Fred Astaire. mais il est quand même très personnel, ce n’est pas un imitateur. Je crois qu’il sait choisir les artistes de pointe, quel que soit le domaine.

Quelle image de Michael Jackson aviez-vous avant cette rencontre ?

J’avais l’image du chant, du rythme musical, du coté pop. J’avais remarqué qu’il était un formidable danseur. Il avait une rapidité de mouvement assez extraordinaire.

Quand l’avez-vous revu par la suite ?

Michael Jackson m’a invité chez lui en 1992, alors que je faisais une grande tournée aux Etats-Unis. Nous avons discuté longuement. Il m’a avoué à quel point il avait été impressionné par la pantomine que je crée. De même qu’il est un grand admirateur de Chaplin, il admire l’art de la pantomine. La première chose qu’il m’a demandée lorsque je l’ai revu, c’est si mon oeuvre avait été enregistrée en vidéo. « Bien entendu », ai-je répondu. « Oh! Merveilleux », a-t-il ajouté. « Bravo, bravo ». Il dit toujours qu’il faut le faire « for History » (« pour l’Histoire »).

Dans quelles circonstances Michael Jackson vous a-t-il proposé de participer à son concert pour la chaîne américaine HBO ?

J’étais en tournée en Argentine en 1994 lorsque j’ai reçu un appel de Michael Jackson. Il m’a dit qu’il avait écrit une chanson intitulée Childhood. Il s’est mis à me la chanter au téléphone. « J’aimerais beaucoup que vous mettiez cette chanson en scène, a-t-il ajouté. Et je voudrais aussi participer à ce numéro avec vous. Le personnage lent que vous avez… ce serait merveilleux. » je me suis dit qu’il parlait comme ça, que rien n’était sûr. Quand on parle au téléphone, un engagement verbal ne fait pas office de contrat. Alors, je lui ai dit: « Michael, je vais vous donner mon numéro à Paris; vous m’appelez et, si on doit faire ça, on le fera dans les règles. »

Quelques temps après, je suis rentré en France et il m’a appelé chez moi. Il a commencé à me chanter la chanson au téléphone. Je lui ai demandé: « comment voyez-vous ça ? Envoyez-moi un scénario ». Il a dit: « Non, je voudrais que vous fassiez la chorégraphie, et que l’on joue ensemble également. Je vous ferez préparer un contrat. » J’étais en tournée à Bangkok lorsque j’ai été contacté par l’agent américain de Michael Jackson. Nous avons ensuite décidé avec HBO que le spectacle serait pour Noël 95. Tout était prévu.

A ce moment là, je suis parti aux Etats-Unis. J’ai été admirablement reçu par Michael Jackson qui était heureux comme tout, et nous avons commencé les répétitions. Il m’a laissé carte blanche. je pouvais mimer ce que je voulais sur la chanson Childhood. Michael Jackson voulait une synthèse. Le mime est très elliptique; on ne mime pas le geste dans une chanson, il doit y avoir une espèce d’envolée lyrique et, Childhood était d’une très grande envolée lyrique. Pour moi, cette chanson est un peu ribaldienne, elle a aussi un coté baudelairien. Les grands poètes français ont parlé de leur jeunesse perdue, ou de leur jeunesse malheureuse, d’une jeunesse qu’ils ne retrouvaient plus. ce sont des cris de coeur. Pour ce numéro de Childhood, j’avais carte blanche. je pouvais faire ce que je voulais, mais, en même temps, je demandais à Michael Jackson si ce que je faisais lui plaisait; nous avons donc travaillé ensemble.

Vous aviez préparé le numéo avant de venir à New York ?

Non, j’ai tout fait là-bas. Il fallait le contact avec Michael Jackson.

Pouvez-vous nous parler de cette création que avez faite pour Childhood

Lorsque la chanson commence, Michael Jackson est du coté jardin (à gauche quand on regarde la scène NDLR) et moi du coté cour (à droite). Il commence à chanter, et puis la caméra vient sur moi. Je mime les thèmes de la chanson. Quand il dit qu’il court après sa jeunesse, je cours sur place. Il y a des images fortes, le mime condense les choses…

Que pensez-vous de la chanson Childhood ? Vous a-t-elle inspiré ?

Elle est très belle; les temps de cette chanson sont très beaux. Il y a aussi beaucoup de douleur dans ce morceau. C’est un cri qui vient du coeur. Michael Jackson a commencé très jeune, il n’a pas eu d’enfance, c’est vrai. On ne peut pas le plaindre, il était heureux de jouer, d’avoir du succès; mais ce grand succès est en même temps lié à une très grande demande du public. On est sous pression, c’est presque de l’eclavage par momment.

Le Michael Jackson que vous aviez rencontré en 1988 est-il le même que celui que vous avez retrouvé en 1995 ?

Oui, c’est le même. Premièrement parce qu’on ne change pas à cet âge; deuxièmement parce qu’il avait la même gentillesse, le même respect. On dirait par moment que c’est un personnage d’une autre planète. Il est très léger, très spécial. On a dit qu’il ne se laissait pas toucher facilement. Eh bien, à la fin de notre numéro sur Childhood, il vient contre moi en chantant « Have you seen my childhood », et je lui montre le chemin d’un geste de la main. Nous terminons tous les deux, presque réunis, comme un seul corps. C’est très, très pur. Poétique.

Pour moi, Michael Jackson est un vrai poète, un grand poète de la chanson. C’est aussi un grand danseur et un homme de spectacle qui a un grand respect pour le théâtre, pour la musique et le cinéma. On sent en lui un besoin de donner. C’est un personnage très pur. mais il est certain qu’il est très sollicité, et, quand on est très sollicité, on peut être victime de certaines choses. Je reste absolument persuadé que c’est un jeune homme très bien. On dit qu’il est de plus en plus blanc, mais moi ça ne me gène absolument pas. je trouve qu’il a le droit de créer son personnage mythique au théâtre comme il l’entend. Non seulement au théâre, mais aussi à la télévision. De toute façon, il ne renie pas le fait qu’il est noir. Toutes les rumeurs qui circulent, je pense qu’elles sont liées à l’argent. C’est difficile pour lui sur ce plan là.

Comment se sont passées les répétitions du concert ?

Je me trouvais dans la salle du Beacon Theatre; je regardais les répétitions, les danses, c’était formidable. Michael Jackson était sur scène avec une quinzaine de danseurs. Et à un moment donné, je suis allé chercher une boisson et, brusquement, j’ai entendu un grand silence. Tout s’était arrété. Un instant avant, il y avait un bruit extraordinaire, les lasers, la musique pop, et d’un coup, un grand silence, comme si le monde s’arrêtait. Je me suis retourné et je n’ai plus vu Michael Jackson. Il était tombé au sol, sans connaissance. Nous étions tous pétrifiés. Il y avait des gens autour de lui; il ne bougeait plus du tout. Les secourssont ensuite arrivés. Lorsque je les ai vus, j’ai eu peur. Nous avons alors été évacués et, plus tard, nous avons appris qu’il allait bien. Je lui ai envoyé une lettre à l’hôpital et il m’a fait dire par son équipe que mon mot lui avait fait très plaisir et qu’il serait heureux de me revoir.

Ce que la presse a dit est juste: il était épuisé, « exhausted » comme disent les anglais. C’est le cas quand on doit chanter, danser et jouer de manière intense, et qu’on a un peu le trac parce que c’est une nouvelle création. Tous les artistes ont peur. Michael Jackson était très heureux de notre travail sur Childhood, mais j’ai bien senti qu’il était engoissé par le reste. Bien entendu, notre numéro ne lui demandait pas la même dépense physique que lorsqu’il dansait avec 15 personnes et qu’il avait la responsabilité de toute la chorégraphie. Personnellement, j’étais sûr que son spectacle serait très bien. J’en étais absolument persuadé.

Est-ce que vous aviez remarqué que Michael était épuisé ? Pouvait-on voir des signes de fatigue sur son visage ?

Pas du tout. Si j’avais été avec lui toute la journée, j’aurais peut-être pu déceler quelque chose, mais lorsque je suis venu répéter, il était chrmant; il ne laissait rien transparaître. on sentait certainement le stress, mais il ne le montrait pas. Et puis il était déshydraté. Ce n’est pas un problème de coeur à mon avis, car pour danser comme il danse, et pour avoir le tonus qu’il a, il a certainement une très bonen santé.

De manière générale, est-ce que Michael vous a semblé heureux ?

Je pense que lorsqu’il travaille, oui. Il ne pouvait pas faire ce qu’il fait s’il n’était pas épanoui à travers son art. Il est toujours le grand enfant que son restés tous les artistes. Tous les artistes qui crééent sont des enfants qui ont mûri au cours de leur vie, mais qui ont gardé cette pureté, cette croyance de l’enfance.

Selon vous, Michael Jackson aura-t-il longtemps du succès ?

Oui je crois qu’il va se développer de plus en plus, parce qyue c’est un être profond C’est bien qu’il existe. Il restera un grand artiste de notre époque. pas seulement dans la musique pop, mais dans les thèmes qu’il aborde. Par la danse, il montre bien la violence de la vie, cette angoisse de notre époque. Il a un coté enfant, un coté poète et un coté très profond. Michael Jackson est profond; pour le comprendre, il suffit de voir le clip qu’il a fait pour la chanson Earth Song. Je trouve ça remarquable…

Marcel Marceau, nous avons beaucoup parlé de Michael Jackson et vous avez répondu à nos questions avec une gentillesse remarquable. Quel est le secret de cette humilité que l’on s’étonne de voir chez un artiste de votre calibre ?

Un jour de 1967, j’ai rencontré Charlie Chaplin. je me trouvais chez un ami, nous étions dans un aéroport, et Chaplin était assis à quelque distance de moi. Il était avec ses enfants, qui étaient tout petit à l’époque. Mon ami me disait: « Tu sais, Chaplin est assis là-bas et il te regarde. » Je ne voulais pas y aller, je ne voulais pas le déranger. J’avais beau être Marceau, connu aux Etats-Unis depuis plus de 10 ans, mais j’étais très modeste, très humble vis à vis d’un artiste comme Chaplin; j’avais presque le tract de le rencontrer. Alors je suis allé le voir. C’était une rencontre très émouvante, une rencontre que je n’oublierai jamais. Il a dit à ses enfants: « Children, come and meet Marcel Marceau. » Un moment plus tard, une personne qui l’accompagnait est venue lui dire que son avion allait partir, qu’il fallait qu’il s’en aille. Je savais que je ne le reverrais peut-être plus et je me suis dit: « qu’est-ce qu’on a pu dire ? Comment peut-on remercier un homme comme Chaplin ? »

Au moment de le quitter, j’ai pris sa main pour l’embrasser, il a voulu la retirer, je l’ai maintenue et je l’ai embrassée. Il avait des larmes dans les yeux. Il était bouleversé à ce moment-là et il est parti. Alors j’ai demandé à mon ami pourquoi Chaplin avit les larmes dans les yeux quand je lui ai embrassé la main ? Il m’a répondu: « parce que tu es marceau ». Ce qu’il voulait dire, c’est qu’à cette époque, Chaplin avait 78 ans, il n’avait plus la popularité qu’il avait eue par le passé ou qu’il a, par la suite, retrouvée. Et c’est dans ce contexte que Marcel Marceau arrive et lui embrasse la main; c’est le plus grand mime de l’époque, les gens en parlent, et il reconnaît Chaplin. Devant Michael Jackson aussi, devant le grand talent qu’il révèle. Et lui aussi il a une humilité vis à vis de moi. Nous avons du respect l’un pour l’autre. Le respect, c’est l’humilité. Parce qu’on doute toujours de soi, même lorsque l’on sait que l’on est à la pointe d’un art.