Interview Magazine: Melody Maker du 1er mars 1980

Michael au pays des merveilles

La voix en provenance de la Côte était aussi douce que celle d’un enfant. C’était Michael Jackson, qui nous appelait pour nous rappeler les règles de base pour notre interview.

CBS International m’avait déjà mis en garde contre les questions comparant les Jackson à des familles d’artistes similaires, et contre les questions évoquant des empires avec plein de dents blanches et d’émissions spéciales à la télé… rien non plus sur les Mormons… ceux qui viennent de l’Utah. Bien sûr j’ai cédé, et de toute façon je ne lui demanderai pas ce qu’il pense de Baudelaire ou de l’Afghanistan. Autre chose ? Ah oui, on m’avait dit que je devais m’attendre à recevoir un appel de Michael en personne, et nous y voilà, en direct live. Sonnerie. Téléphone. Avec quelques conditions à la clé.
Il voulait que je pose mes questions à sa sœur. Puis elle était censée lui répéter les questions. Il a dit que cela avait à voir avec « une chose à laquelle je crois ».

Oh. Vous voulez donc dire que je dois vous laisser les questions, et que je dois revenir chercher la bande de l’enregistrement plus tard, mais que je ne serai pas là pendant l’interview ?
Non, a-t-il répondu, je pouvais être là, et il me répondrait.
Hum, ai-je pensé, c’est une tournure toute nouvelle pour moi. De quoi pouvait-il bien avoir peur ?
Bien sûr, ai-je finalement dit, on fait ce que vous voulez, ce qui vous mettra le plus à l’aise.
Bizarre.

Programmer une interview de Michael Jackson est une entreprise délicate, spécialement parce que ses propos ont été déformés dans une grande publication américaine. Seule une bonne dose de patience et de politesse a réussi à le faire fléchir.
Ils ont dit que les Jackson avait vendu plus de disques que quiconque, exceptés les Beatles, mais que c’était toujours Michael qui avait le plus de charisme. En 1970, quand il n’était qu’un petit poids plume de onze ans, qui se pavanait, tournoyait, chantait, avec une telle sophistication malgré son jeune âge, Michael avait une aisance naturelle que les filles plus âgées de dix ans n’arrivaient même pas à retrouver chez leurs propres petits-amis. De plus, son adorable 1,40 mètre était plutôt loin d’être menaçant. A la fin des années 60, « Black is beautiful », mais tout de même quelque peu effrayant pour les Blancs.

Avec Michael cependant, Black pouvait aussi vouloir dire « mignon », et cela, peut-être pour la première fois de la décennie.
En 1979, l’album familial Destiny est devenu double album de platine, et ils réunissaient chaque soir 10 000 personnes dans les plus grands stades d’Amérique. Michael, toutefois, a vendu 3 millions d’exemplaires de l’album Off The Wall à lui tout seul. Lors des American Music Awards en janvier, il était au coude à coude avec Donna Summer en gagnant les prix de Meilleur chanteur masculin de soul, Meilleur album soul, et Meilleur single soul (pour son titre Don’t Stop Til You Get Enough, dont il est l’auteur).
Maintenant, il s’apprête à concourir pour les prix de Meilleur enregistrement disco et Meilleure performance vocale R&B aux prochains Grammys.

Off The Wall s’en est plutôt bien tiré avec les critiques et a récolté les louanges du très guindé Rolling Stone, et s’est placé en fin d’année dans le Top 20 de l’ultra-discriminant Village Voice. Il semble que personne n’aime Michael Jackson.
Maintenant âgé de 21 ans, Michael est passé de « mignon » à carrément beau. On peut désormais le voir à l’écran sortir d’une espèce d’étrange fumée, entouré de lasers verts, avec une combinaison noire pailletée étincelante telle une cotte de mailles des temps modernes, et soudain, le petit gamin d’autrefois est devenu un prince adulte. Sa présence sur scène est fabuleuse – chaque geste claquant avec une autorité nette, des yeux clignant sous de longs cils, et un sourire radieux d’un autre monde – et vous comprendrez alors pourquoi tout le monde commence à le surnommer le « Sinatra noir du XXème siècle ».

Il est tout naturel de se demander à quel point le feu émotionnel vient du cœur, et à quel point le mimétisme s’est trouvé aiguisé par le temps. Certains disent que Michael est très orienté vers la famille, très croyant, et très droit. D’autres disent que, choyé par son travail et sa famille, il s’est isolé de manière aussi antiseptique que s’il avait été placé dans une bulle en plastique.
« Je n’y crois pas », maugrée une éditrice de fanzine cynique qui en est à son quatrième scotch. « Comment peut-il éviter toutes les filles qui lui courent après ? ».
Les curiosités vulgaires mises à part, ce gars attire énormément l’attention – et il semble pourtant avoir préservé énormément de charme. Finalement, j’irai donc en pensant comme ça : Michael Jackson semble avoir échappé aux tortures habituelles liées à l’adolescence avec une rare pureté d’âme, non seulement intacte, mais aussi grandissante.

Notre Cadillac grise est sortie d’Hollywood, s’est dirigée vers les collines, puis s’est glissée vers les immeubles de la Vallée de San Fernando.
Non loin de l’agitation d’Encino, nous arrivons devant un portail en fer ouvert, sonnons à l’interphone pour que les habitants viennent chercher le doberman qui se trouve sur la pelouse, puis nous nous engageons dans une vaste allée qui conduit à une vaste maison à un étage. Il y a une Rolls et quelques Mercedes éparpillées ici et là, mais le camping-car beige garé sous les paniers de basket donne la petite touche familiale. C’est un endroit très confortable de la classe moyenne supérieure, mais on est loin du palais qu’ils auraient les moyens de s’offrir s’ils le voulaient.

Janet, 13 ans – elle-même enfant star dans la série télévisée Good Times – ouvre la porte comme une jeune enfant dévouée, de petites perles dorées cliquetant au bout de ses fines tresses à la Bo Derek. Les parents ne sont pas là, pas plus qu’un manager ou un garde du corps. En fait, moi-même et Shirley Brooks de CBS (qui se retire poliment dans sa tanière pour regarder la série 200 dollars plus les frais pour les deux prochaines heures) sommes les seuls adultes sur place.

Et voilàààààààà Michael ! Arrivant silencieusement dans le hall couvert de moquette pour nous serrer la main, le charismatique Michael Jackson semble être un jeune homme plutôt gentil, doux, voire discret. Il porte un pull en tricot orange, un pantalon sombre, et de grandes chaussures vernies noires qui donnent l’impression d’un chiot ou d’un poulain encore fragile sur ses pieds.
Michael me rappelle que j’ai donné mon accord pour que sa sœur joue le rôle de l’interprète, puis nous nous dirigeons vers le salon jaune citron, lumineux et sans prétention. J’avais déjà décidé de commencer par les questions les plus banales possibles, pour qu’il puisse avoir le temps de voir toute mon humanité, mais ça, Michael ne le sait pas. Il fait craquer ses articulations pendant que j’installe mon enregistreur, jusqu’à ce que Janet – assise entre nous – le réprimande doucement. Il sourit et se détend. Tout au long de notre entretien, elle a tendu la main pour lui tirer les cheveux ou lui caresser le bras, pour le rassurer.

Commençons par Quincy Jones – tout le monde adore sa production d’Off The Wall. Quincy se souvient avoir rencontré Michael chez Sammy Davis quand le jeune garçon n’avait que dix ans, et le premier souvenir de Michael au sujet de Quincy date des coulisses d’une œuvre de charité de Mohamed Ali, mais leur « vraie » rencontre date du moment où ils ont travaillé ensemble sur The Wiz en 1978.
J’aimerais donc savoir comment Michael a décidé que Quincy serait le meilleur producteur pour son album.
« Comment as-tu décidé de travailler avec Quincy ? », répète Janet. Michael sourit. Bon début.
« Un jour, j’ai appelé Quincy pour lui demander s’il pouvait me suggérer des grands noms qui pourraient avoir envie de travailler sur mon album. C’était la première fois que j’avais écrit et produit toutes mes chansons, et je recherchais quelqu’un qui pourrait me donner cette liberté, quelqu’un qui n’aurait aucune limite, musicalement parlant. Quincy m’appelle ‘Smelly’, et il a dit ; ‘Eh bien Smelly, pourquoi est-ce que tu ne me laisserais pas faire ?’. J’ai répondu : ‘C’est une excellente idée !’ ».

Michael rit comme s’il ne pouvait toujours pas croire qu’il avait pu être si naïf.
« Tout cela a l’air de sonner faux – comme si j’avais essayé de lui faire des allusions – et pourtant ce n’était pas le cas. Je n’y pensais même pas. Mais Quincy fait du jazz, des musiques de films, du rock n’roll, du funk, de la pop – il est éclectique, et c’est avec ce genre de personne que j’aime travailler. Je suis allé chez lui à peu près tous les deux jours, et nous avons travaillé ensemble ».
Michael est fier de cette approche « éclectique », et la rumeur dit qu’il envisage de boycotter les Grammy Awards, malgré ses deux nominations, pour protester contre le fait d’être classé dans les catégories réductrices disco et R&B. Désormais il coche la case des variétés qu’il aime écouter : Supertramp, la musique folk, la musique classique, la vieille musique espagnole, Renaissance.
« J’ai toutes sortes d’enregistrements et d’albums que les gens ne penseraient sûrement pas trouver chez moi. J’adore Some Girls. Bien sûr, il [Jagger] a eu des problèmes avec ce qu’il a dit. Je n’aime pas du tout la vulgarité. Vraiment, pas du tout ».
Le travail de Rod Temperton est plus du goût de Michael ; il a quitté le groupe Heatwave pour écrire Rock With YouOff The Wall, et Burn This Disco Out.

Quincy avait-il de bonnes idées pour Michael ?
« Quincy avait-il de bonnes idées pour toi ? », murmure Janet.
« Il y a une énorme coïncidence sur cet album. Vous connaissez la chanson de Paul McCArtney que j’ai faite, Girlfriend ? La première fois que j’ai rencontré Paul McCartney, c’était sur le Queen Mary, puis je l’ai rencontré à nouveau lors d’une fête qu’il a donnée dans la propriété d’Harold Lloyd ici à Los Angeles. Lui et Linda sont venus me voir et ont dit : ‘Nous t’avons écrit une chanson’, et ils ont commencé à chanter : ‘Girlfriend, da-da-dee-dee-dee-dee’. J’ai dit : ‘Oh, j’aime vraiment beaucoup, quand est-ce qu’on peut se rencontrer ?’. Donc il m’a donné son numéro en Ecosse et son numéro à Londres, mais finalement nous ne nous sommes jamais rencontrés à ce sujet. Ensuite, j’ai remarqué qu’il avait inclus cette chanson sur l’album London Town. Puis un jour, je suis allé chez Quincy qui m’a dit : ‘Tu sais quelle chanson serait géniale pour toi ? Cette chanson de McCartney, celle qui s’appelle Girlfriend’. J’ai flippé ! ».

Michael rigole en pensant à la genèse de ce succès.
« Paul McCartney m’a envoyé un télégramme il n’y a pas très longtemps en disant à quel point il préférait ma version à la sienne, et maintenant je vais faire quelques petites choses sur son prochain album. Nous allons écrire deux ou trois chansons ensemble, en équipe – c’est l’un de mes prochains projets après l’album des Jacksons en mars. Si je chante, ce sera sympa, mais c’est à lui de décider, parce que c’est son album ».

Est-ce que Michael travaille réellement jour et nuit comme il l’a écrit dans la chanson ? Janet lui pose la question.
« J’aime bien faire ça », dit-il en hochant la tête. « Working Day and Night est très autobiographique à bien des égards, même si j’ai poussé l’idée jusqu’à prétendre être marié dans cette chanson. Mais ce n’est pas un travail d’esclave, j’adore ça, sinon je n’aurais pas survécu aussi longtemps ».
« Longtemps » est le bon terme. Michael a commencé dans le divertissement à Gary, dans l’Indiana, quand il avait six ans, et après quinze ans, il est probablement l’enfant-star qui a la plus grande longévité depuis Shirley Temple. Elevé sous les projecteurs, ce garçon a grandi dans la magie. Aucun artiste n’est plus « naturel » que Michael Jackson.

La plus grande partie de son travail est-elle spontanée ?
« Je vais vous dire la plus stricte vérité », dit-il, oubliant d’attendre le tour de Janet.
« Je n’ai jamais su ce que je faisais pendant mes jeunes années – je le faisais, c’est tout. Je n’ai jamais su comment je chantais. Je ne contrôlais pas vraiment, ça venait tout seul. Malgré tout, j’adorais. Et j’adorais aussi regarder les autres faire. »
« Ma façon de danser vient spontanément. Je fais certaines choses depuis des années, jusqu’à ce que les gens disent que j’ai un style, mais ce sont des réactions spontanées. Certaines personnes ont nommé certaines danses d’après les miennes, comme le spin que je fais, mais je ne me rappelle pas comment j’ai commencé le spin – c’est venu comme ça ».
« A partir du moment où j’entre dans une pièce, je réfléchis beaucoup. J’ai beaucoup appris en m’entraînant en privé, surtout à la maison, au point d’abîmer le sol. J’ai trouvé génial de pouvoir se lever le matin et d’avoir un grand miroir dans ma chambre pour décomposer les mouvements ».

Evidemment, il est loin d’avoir un passé de rebelle qui se bat dans la rue. Contre quoi se rebeller ?
« J’adore le monde de la danse, parce que danser, ce sont des émotions qui passent dans les mouvements du corps. Et quelle que soit la sensation ressentie, vous faites ressortir vos sentiments les plus profonds à travers votre humeur. Beaucoup de gens ne pense pas à l’importance de tout cela, mais il y a un aspect psychologique qui