Lee Hawkins: L’artiste que vous souhaitez devenir se définit par votre « Théorie des quatre Rois » ?

Ne-Yo: Il ne s’agit pas vraiment d’une théorie. J’ai quatre grands modèles dans le monde de la musique, et j’aspire à devenir la synthèse de ces artistes. Mes quatre rois sont Michael Jackson, Prince, Stevie Wonder et Sammy Davis Jr. J’ai eu la chance d’en rencontrer deux. […]

LH: Dès lors que vous avez exprimé le désir de devenir chanteur, votre mère vous faisait écouter…

Ne-Yo: Elle me faisait écouter Stevie Wonder et Michael Jackson, parce que je détestais ma voix.

LH: Pourquoi ? Vous aviez quel âge ?

Ne-Yo: Wow… dix ans à peine peut-être. Ma mère était mon idole, alors j’aimais ce qu’elle aimait. Elle écoutait beaucoup de ces artistes qui avaient de grosses voix bien graves, comme les O’Jays, Teddy Pendergrass, ce qui n’était pas mon cas ! Moi, j’avais une toute petite voix à moitié nasillarde et hyper aigüe que je détestais parce que je voulais chanter comme les chanteurs qu’écoutait ma mère, mais j’en étais incapable. Alors elle m’a mis du Michael Jackson et du Stevie Wonder en me disant « Écoute leur façon d’utiliser leur [voix], ça va t’aider à être plus à l’aise avec la tienne », et elle avait entièrement raison.

LH: C’était un excellent conseil… Y a-t-il un aspect de ces voix que vous avez étudié ou essayé d’émuler, comme les modulations vocales de Stevie Wonder, ou l’émotion de Michael Jackson…

Ne-Yo: La passion de Mike est ce qui ressortait le plus pour moi. Outre les similitudes entre nos deux timbres, sa voix aigüe, ce qui m’a marqué est le fait qu’il parvienne à vous faire ressentir les paroles qu’il chantait. Sur certaines de ses chansons, il y a des passages où on n’a pas la moindre idée de ce qu’il raconte, mais ça n’a aucune importance car peu importe ce qu’il dit, sa passion est telle qu’on a envie de le soutenir à fond et de dire « Ouais, vas-y ! ». […]

LH: Vous avez travaillé avec Michael, vous étiez en contact avec lui avant [sa mort]. Vous deviez travailler sur le nouvel album qu’il comptait sortir après ses concerts de Londres, et vous aviez déjà commencé à lui envoyer des morceaux.

Ne-Yo: Oui, oui…

LH: Est-ce qu’il vous a donné son avis dessus ?

Ne-Yo: Oui, je lui en ai envoyé quelques uns. Ça se passait ainsi : je lui envoyais trois ou quatre chansons à la fois, toutes les semaines ou deux. Il m’appelait ensuite pour m’indiquer celles qu’il aimait ou non, celles [à modifier] « Sur celle-là le refrain pourrait être un peu plus puissant, sur celle-ci il faudrait couper le premier couplet et le raccourcir » etc., il me faisait des remarques sur chaque morceau. Il avait sélectionné une dizaine de titres qu’il souhaitait enregistrer, et on était sensé entrer en studio une fois la tournée terminée. Malheureusement son décès ne l’a pas permis.

LH: En écoutant l’album « This is it », qui regroupe beaucoup de ses plus grands tubes, je ne suis pas certain qu’il aurait sorti ce disque s’il était encore là…

Ne-Yo: Non, honnêtement je ne pense pas… Je ne connaissais pas Michael Jackson personnellement. Je l’ai rencontré une fois, et on a pu s’asseoir et discuter longuement de musique. Mais j’avais l’impression de le connaître personnellement grâce à ma relation avec sa musique. Et s’il y a une chose que l’on comprend en écoutant sa musique, c’est qu’il l’aborde avec passion, qu’elle représente énormément pour lui, qu’il ne s’agit pas simplement de dire « Bon, en voilà une de faite, allez on passe à la suivante… » Non ! Il prend le temps de veiller à ce que la chanson soit aussi bonne que possible. Et je pense que sa démarche est la même pour un album, il n’aurait jamais sorti un disque juste pour coller avec une échéance ou autre chose… Ce n’est pas le genre de contrainte qui l'aurait poussé à sortir un album. Au contraire, il aurait attendu que tout soit le plus parfait possible avant que l’album ne voie le jour.

LH: On a bien sûr vu ce niveau de perfectionnisme dans le film « This Is It »…

Ne-Yo: Absolument.

LH: En partant des dix chansons que vous aviez déjà, quel son aurait eu cet album ?

Ne-Yo: J’ai dû faire abstraction de l’idée que j’écrivais pour Michael Jackson. J’étais obligé, il fallait que je me concentre sur la création des chansons. Parce que si on se dit « Je travaille pour Michael Jackson », tout ce qu’on fait devient nul. Tout d’un coup, plus rien n’est assez bien ! [Rires] On se dit « Michael ne chanterait jamais ça ! », alors on jette sa feuille et on recommence…

LH: Mais il est quand même venu vers vous parce que c’est du Ne-Yo qu’il voulait, et pas forcément un disque 100% Michael Jackson ?

Ne-Yo: Une chose est sûre, si vous m’écoutez, vous entendez forcément l’influence de Michael. Mais je pense qu’il appréciait mon respect pour la mélodie, quelque chose qui se fait quand même assez rare de nos jours. Je crois qu’il est venu vers moi pour cette raison. Parce qu’à travers mon amour pour sa musique, celle de Stevie et de tous les autres artistes que j’admire, j’ai un respect absolu pour la mélodie, pour l’écriture de paroles qui ont réellement quelque chose à dire, pas juste une succession de mots, vous voyez.

Source: Wall Street Journal